L’horizontalité de la société est une illusion collective

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Depuis les débuts du web et encore davantage avec le web dit social, s’est propagée la promesse d’un monde horizontal, affranchi des hiérarchies traditionnelles, où la parole circulerait librement et dont les fondements seraient la confiance et la reconnaissance. Chacun pourrait prendre la parole, être entendu, influencer, peser dans les débats publics ou internes, sans qu’aucune autorité ne vienne filtrer ou organiser les échanges. Le web, puis les réseaux sociaux, auraient accompli ce que des décennies de sociologie et de revendications démocratiques n’avaient pu obtenir : l’accès égal à la visibilité et à l’influence, voire à l’autorité.

Cette promesse qui a ressemblait au départ à une utopie technologique s’est peu à peu transformée en certitude culturelle. On y a vu la preuve d’un basculement historique avec une société qui devenait enfin conversationnelle, l’information circulait par les pairs, la figure du « centre » se dissolvait dans les réseaux (The Cluetrain Manifesto). Mais cette croyance, aussi séduisante soit-elle, repose sur une confusion profonde entre l’ouverture des canaux et la distribution réelle du pouvoir.

Car si le numérique a indéniablement aboli certaines barrières il n’a pas pour autant transformé la nature hiérarchique des relations sociales mais n’a pas pour autant modifié les rapports de légitimité : certains parlent, d’autres sont écoutés, mais la capacité d’être entendu reste distribuée de manière inégale.

En bref :

  • La verticalité est une constante humaine, spontanément recréée dans tout groupe sous forme de hiérarchie fondée sur divers critères comme la compétence ou la personnalité.
  • Cette tendance à organiser un ordre hiérarchique répond à un besoin collectif de réduire la complexité et l’incertitude.
  • Les démarches participatives en entreprise existent uniquement si l’autorité les autorise et en crée les conditions d’adhésion.
  • L’idée d’une société entièrement horizontale est irréaliste et pourrait être contre-productive en supprimant repères et responsabilités.
  • L’enjeu n’est pas de supprimer la verticalité, mais de la rendre plus souple et réciproque dans les échanges entre niveaux hiérarchiques.

Le retour de la verticalité dans un monde prétendument plat

La prétendue horizontalité du web dissimule en réalité une verticalité nouvelle, souvent plus insidieuse que celle qu’elle a remplacée. Les hiérarchies d’hier comme les statuts, fonctions ou titres ont été remplacées par d’autres : celles de la visibilité, de la réputation fondée sur les algorithmes et de l’attention. La société numérique ne s’est pas libérée des structures de pouvoir et les a même rendues plus opaques, diffuses et difficiles à contester.

Les plateformes n’organisent pas un espace neutre d’expression mais construisent un ordre nouveau à leur profit. Cet ordre est vertical parce qu’il repose sur des mécanismes de distribution asymétriques : certains contenus sont mis en avant et d’autres relégués, certains profils sont amplifiés et d’autres invisibilisés. Et cette distribution de la parole qui n’est rien d’autre qu’une distribution du pouvoir n’est pas le résultat d’une décision motivée que l’on pourrait éventuellement contester mais celui d’un système de classement et de mise en avant dont les logiques échappent à la plupart de ceux qui y participent.

Ca n’est pas parce que l’espace semble ouvert qu’il n’obéit à aucune hiérarchie et plus la parole est libre plus sa portée dépend d’une infrastructure qui ne l’est pas. On ne conquiert plus la reconnaissance par la fonction ou la position, mais par l’interaction, la maîtrise des codes du numérique, la capacité à exister aux yeux des algorithmes. C’est une sorte de compétence qui est loin d’être universelle, qui exige du temps, des ressources voire un certain savoir-faire. Elle devient la chasse gardée d’une forme d’élite numérique qui sait jouer des règles d’un jeu présenté comme collectif mais fondamentalement inégalitaire et où la forme l’emporte souvent sur le fond.

L’illusion d’une horizontalité participative n’efface donc pas la verticalité mais la déguise. Elle fait croire à la symétrie dans l’échange alors que tout, dans le design et la logique de ces plateformes, tend à recréer des structures pyramidales de pouvoir. Le « haut » et le « bas » ont simplement changé de visage : les institutions ne contrôlent plus la parole, mais les plateformes la distribuent et la monétisent.

En entreprise : du réseau social au miroir hiérarchique

Le monde de l’entreprise a connu la même désillusion, à peine atténuée par quelques années d’un enthousiasme un peu naïf. L’idée qu’un réseau social interne allait rendre la parole plus libre, abolir les strates, fluidifier l’information, semblait presque évidente. Les promoteurs du collaboratif avaient promis un espace horizontal où chacun pourrait contribuer, échanger, innover, en étant au même niveau que les autres.

Chassez le naturel il revient au galop. Les hiérarchies n’ont pas disparu mais se sont déplacées à l’intérieur de ces environnements supposément horizontaux. Les plus visibles ne sont pas ceux qui ont les idées les plus pertinentes mais ceux qui savent se rendre visibles ou dont la position hiérarchique assure d’emblée une audience captive. Le manager reste manager, même sur un réseau social d’entreprise et le silence du dirigeant est perçu comme une consigne implicite.

En théorie, tout le monde peut parler mais en pratique tout le monde ne peut pas se permettre d’être entendu. La prise de parole reste un acte socialement risqué, filtré par les rapports de pouvoir (Pourquoi le silence des salariés est le plus grand échec du management). Les outils ont changé mais la structure demeure et parfois, la verticalité s’y trouve même renforcée : les dispositifs collaboratifs peuvent devenir autant d’espaces d’observation, de mesure, d’évaluation. La promesse de liberté d’expression devient un instrument de contrôle, pas par malveillance mais par simple effet de structure : tout espace numérique où la parole est observable redevient un espace hiérarchisé.

C’est un problème que les entreprises vivent au quotidien : elles veulent susciter la participation, mais dans des cadres qui continuent à perpétuer des logiques de statuts. L’horizontalité n’est pas une question d’outil mais de culture et tant que la reconnaissance reste conditionnée à la position plutôt qu’à la contribution, aucun réseau ne pourra inverser la logique.

De l’illusion à la lucidité

Il serait trop simple d’y voir une manipulation délibérée. L’illusion d’horizontalité n’est pas une tromperie organisée mais le produit de notre propre désir d’égalité. Nous avons voulu croire que la technologie pouvait corriger les déséquilibres de pouvoir, qu’elle pouvait redistribuer la parole comme on redistribue de la bande passante. Mais la parole n’est pas est un acte social qui trouve place dans un contexte où l’autorité et la légitimité comptent.

Ce que le numérique a réussi c’est rendre visibles les aspirations à l’égalité mais pas à les réaliser. Il a montré combien nous tenions à l’idée d’un espace commun où la participation est libre mais il a aussi révélé la force des logiques verticales : prestige, statut, reconnaissance et tout simplement pouvoir.

Reconnaître cette verticalité ne revient pas à renoncer à toute forme d’horizontalité mais signifie simplement qu’elle ne peut exister que si elle est intentionnellement construite, soutenue par des pratiques, des règles, des cultures de confiance. L’horizontalité n’est pas donnée par la technologie mais elle se conquiert au travers des comportements.

Les réseaux sociaux, internes ou publics, ne sont donc ni les coupables ni les sauveurs. Ils sont plutôt des révélateurs qui montrent la persistance des structures de pouvoir sous des formes nouvelle. Le web nous a fait croire que nous parlions d’égal à égal mais nous rappelle chaque jour que la parole reste un exercice vertical.

Car au fond, la verticalité n’est pas une invention institutionnelle : elle est une constante humaine. Dès qu’un groupe se forme, il réinvente spontanément une hiérarchie peu importe qu’elle repose sur la compétence, la confiance, la capacité à décider ou simplement la personnalité de ceux qui s’imposent. Cette tendance n’est pas un défaut mais un réflexe de survie collective : une manière d’organiser la complexité, de réduire l’incertitude. Crozier l’avait observé dans les organisations, Elias dans les interdépendances sociales, et même les psychologues sociaux l’ont confirmé : livrés à eux-mêmes, les individus recréent un ordre. Ce n’est donc pas la verticalité qu’il faut abolir, mais sa dérive qui au lieu de lui faire servir le collectif lui fait le dominer.

Et même en repensant aux démarches participatives ou collaboratives dont je suis plutôt adepte en entreprise elles n’existent que parce le détenteur de l’autorité en a décidé ainsi. Et encore faut il qu’il crée le contexte dans lequel les autres y adhéreront.

Conclusion

Peut-être faut-il finalement admettre que la société n’est pas devenue horizontale, qu’elle ne le sera sans doute jamais, et que ça n’est pas nécessairement un échec. L’horizontalité absolue serait même sans doute invivable : elle nierait toute forme de responsabilité ou de structure de décision. Le véritable enjeu n’est donc pas d’aplatir le monde, mais d’en assouplir la verticalité en rendant le haut plus à l’écoute du bas et le bas plus capable d’influencer le haut.

Pour répondre à vos questions…

Pourquoi la verticalité est-elle inévitable dans les groupes humains ?

Dès qu’un groupe se forme, une hiérarchie apparaît naturellement. Elle aide à organiser les relations, réduire l’incertitude et faciliter la décision. Qu’elle repose sur la compétence, la confiance ou la personnalité, cette structure répond à un besoin collectif d’ordre et de cohérence.

La hiérarchie empêche-t-elle la collaboration en entreprise ?

Non, la hiérarchie peut au contraire permettre la collaboration, si l’autorité en crée les conditions. Les démarches participatives ne naissent que lorsque le pouvoir en place les autorise et les soutient activement.

Faut-il supprimer toute forme de hiérarchie ?

Non, une société totalement horizontale serait invivable. Sans structure ni responsabilité, les décisions deviendraient impossibles. L’enjeu est d’assouplir la hiérarchie, pas de l’abolir.

Quand la verticalité devient-elle un problème ?

Elle dérive lorsqu’elle sert à dominer plutôt qu’à organiser. Le manque d’écoute et de dialogue transforme l’autorité en pouvoir autoritaire, coupé du collectif.

Comment rendre la verticalité plus équilibrée ?

En favorisant une écoute réciproque : un haut attentif aux besoins du bas, et un bas capable d’influencer le haut. Cette verticalité souple renforce engagement et responsabilité partagée.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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