Depuis que le concept « AI First » est né c’est devenu sinon une vraie tendance dans la transformation des organisations en tout cas un véritable sujet de réflexion, surtout pour les entreprises qui ne sont pas « AI Natives ». Et si certaines notion nouvelles de par leur nom sibyllin ou la complexité qu’il affiche nous font comprendre dès le début qu’un effort de compréhension sera nécessaire de notre part pour nous les approprier ça n’est pas le cas ici : quoi de plus clair en effet qu' »AI First » ?
Et bien ça n’est pas si simple.
Comme je l’ai déjà dit quand le terme est apparu il désignait plus une intention qu’une vision cible et cela se voit très bien dans les différentes approches que l’on observe dans les faits (L’entreprise AI first : aux origines d’un concept ambigu qui a grandi trop vite). Chacun se l’est donc approprié à sa manière en fonction de ses enjeux et atouts propres. Le résultat est un alignement en termes de wording mais pas de concept où des orientations différentes se retrouvent rangées sous une même bannière et identifier ces interprétations concurrentes est indispensable pour éviter que l’ambition AI First ne devienne une formule dépourvue de portée opérationnelle.
En bref :
- Le concept « AI First », bien que paraissant clair, recouvre des interprétations diverses et parfois contradictoires selon les entreprises, ce qui en limite la portée opérationnelle sans clarification préalable.
- Une première approche technologique voit dans « AI First » un investissement prioritaire dans l’infrastructure, sans transformation immédiate de l’organisation, comme l’illustre le cas de Microsoft avec Azure.
- Une deuxième lecture, stratégique, utilise l’IA comme levier de repositionnement sur les marchés et les produits, à l’image de Google qui a adopté cette orientation dès 2016 sans en modifier en profondeur son organisation.
- Une troisième interprétation organisationnelle suppose de restructurer l’entreprise autour de l’IA, en intégrant les modèles dans les opérations et la prise de décision, comme le fait Uber depuis sa création.
- Enfin, une orientation expérimentale consiste à multiplier les essais et prototypes autour de l’IA, souvent sans transformation durable, ce que montre l’exemple des laboratoires d’innovation d’Airbus.
Une orientation technologique
Pour une première catégorie d’acteurs, AI First signifie avant tout renforcer les capacités techniques de l’entreprise. L’accent porte sur les infrastructures de données, sur la capacité de calcul, sur les modèles et sur la modernisation des systèmes. L’objectif est de disposer d’un socle suffisamment robuste pour accueillir un grand nombre d’usages futurs. Cette lecture privilégie la profondeur technologique et traite l’IA comme un domaine d’investissement prioritaire, sans présupposer de transformation organisationnelle ou stratégique immédiate.
Microsoft a clairement investi dans l’IA comme fondation : Azure est décrit comme une infrastructure optimisée pour des workloads IA de toute taille, combinant matériel, réseau et services cloud. L’entreprise a explicité sa volonté de faire d’Azure le « supercalculateur IA » mondial, ce qui en fait un cas d’approche technologique non accompagnée d’un repositionnement organisationnel profond (How Microsoft quietly took over the AI infrastructure game et Azure AI infrastructure)
Une orientation stratégique
Pour d’autres entreprises, AI First renvoie à un repositionnement stratégique. L’IA devient un prisme pour réinterroger les marchés adressés, les produits proposés ou les modèles économiques envisagés. Elle est perçue comme un levier susceptible de modifier les équilibres concurrentiels, d’ouvrir de nouveaux segments ou de transformer la proposition de valeur. Cette lecture met l’accent sur la direction à prendre plutôt que sur la manière de réorganiser l’entreprise pour y parvenir.
C’est ainsi que Google présente l’expression en 2016, lorsque Sundar Pichai annonce le passage du « mobile first » à « AI first ». L’ambition est claire et s’inscrit dans la continuité du positionnement du groupe, mais les implications concrètes pour la structure interne restent alors largement implicites (Google’s CEO is looking to the next big thing beyond smartphones)
Une orientation organisationnelle
Une troisième interprétation considère AI First comme un changement de structure interne. L’objectif n’est plus seulement d’exploiter l’IA mais de réorganiser les activités, les flux et les responsabilités autour d’elle. L’accent porte sur la manière dont les décisions sont prises, dont les activités sont coordonnées et dont les modèles s’insèrent dans les opérations. Cette lecture suppose de revoir les formats d’équipes, les circuits de décision et la manière dont les données traversent l’organisation. Elle s’approche davantage de la logique des entreprises nées AI First.
Un exemple significatif est celui d’Uber, dont le fonctionnement repose depuis l’origine sur l’intégration de modèles prédictifs dans les opérations. L’entreprise décrit publiquement cette logique où l’IA constitue un élément fondamental du dispatching, de la tarification dynamique ou de la détection d’anomalies, illustrant parfaitement cette lecture organisationnelle d’AI First (Engineering More Reliable Transportation with Machine Learning and AI at Uber)
Une orientation expérimentale
Enfin, certaines organisations interprètent AI First comme une invitation à intensifier les expérimentations. L’objectif n’est pas encore de transformer l’entreprise mais de multiplier les essais, de tester des prototypes, d’explorer des pistes et de comprendre ce que l’IA permet de faire à court terme. Cette dynamique crée un volume d’activité visible et entretient l’idée d’un mouvement, mais elle débouche rarement sur des transformations durables si elle n’est pas structurée par une trajectoire plus large.
Cette logique expérimentale a été largement documentée dans des initiatives menées par des acteurs industriels comme Airbus, dont les laboratoires d’innovation ont multiplié les prototypes autour de l’IA sans que ces efforts ne constituent encore une transformation en profondeur de l’organisation. Leur communication publique en témoigne (Artificial intelligence – Capitalising on the value of data)
Conclusion
Ces quatre interprétations poursuivent des objectifs différents et mobilisent des leviers distincts. Elles ont en commun de s’appuyer sur la même expression tout en désignant des réalités parfois incompatibles. Tant que cette dispersion n’est pas rendue explicite, AI First risque de demeurer un mot rassembleur en surface mais incapable d’orienter des décisions structurantes. Clarifier ce que l’on entend par AI First constitue donc un préalable indispensable et ce travail permet de distinguer l’intention, la stratégie, l’organisation et l’expérimentation pour en faire un véritable repère et non un simple slogan.
Pour répondre à vos questions…
« AI First » semble clair mais désigne en réalité des approches très différentes. Selon les entreprises, il peut s’agir d’une intention générale, d’une priorité technologique, d’un repositionnement stratégique ou d’une réorganisation interne. Cette diversité crée de la confusion et dilue l’impact opérationnel du terme. Clarifier ce que l’on entend par AI First permet donc d’éviter qu’il devienne un slogan et d’orienter les décisions de manière cohérente. Pour un décideur, cela implique de définir explicitement l’objectif poursuivi avant de lancer des initiatives.
L’approche technologique vise à renforcer l’infrastructure data et IA sans modifier immédiatement l’organisation. L’objectif est de bâtir un socle robuste capable d’accueillir de nombreux usages futurs : capacités de calcul, modernisation des systèmes, modèles avancés. L’exemple de Microsoft illustre cette logique, avec Azure comme colonne vertébrale IA. Cette lecture privilégie l’investissement technique avant la transformation interne. Pour un dirigeant, cela implique d’aligner ces investissements sur les priorités futures.
Dans une perspective stratégique, l’IA sert à repenser les marchés, les produits ou le modèle économique. Elle devient un levier pour anticiper les évolutions concurrentielles et identifier de nouvelles opportunités. Google a illustré cette vision avec son passage du « mobile first » à « AI first », exprimant une ambition plus qu’une restructuration interne. Pour les décideurs, cette orientation nécessite de traduire cette ambition en axes d’action concrets.
L’approche organisationnelle consiste à réorganiser les activités, les décisions et les flux autour de l’IA. Elle suppose d’intégrer les modèles dans les opérations, de repenser les équipes et la circulation des données. Uber fonctionne déjà selon cette logique, avec l’IA au cœur du dispatching, des prix ou de la détection d’anomalies. Cette lecture demande un travail en profondeur sur les processus internes. Pour un décideur, cela implique de revoir la structure et les responsabilités.
L’approche expérimentale vise à multiplier rapidement les tests, prototypes et essais pour comprendre ce que l’IA peut apporter. Elle génère du mouvement mais ne produit pas de transformation durable sans stratégie claire. Airbus illustre ce cas avec de nombreux prototypes sans changement structurel majeur. Cette démarche est utile pour apprendre vite, mais doit s’inscrire dans une trajectoire plus large pour éviter de rester un simple empilement d’expériences. Pour un dirigeant, cela nécessite d’articuler expérimentation et vision.
Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)




