Il y a des lois qui qui semblent tellement évidentes une fois qu’on y repense qu’on se demande comment il se fait que personne n’ait cherché la solution ou ne se soit même dit qu’il fallait que ça cesse. Celle de Melvin Conway, en 1968, en fait partie. Il ne prétendait pas révolutionner la science du management, simplement décrire un phénomène que toute personne un tant soit peu objective admettra aussitôt : les systèmes conçus par une organisation ressemblent toujours à cette organisation.
Ou, pour dire ses choses selon ses propres mots :
« Toute organisation qui conçoit un système (au sens large du terme) produira inévitablement une conception dont la structure est une copie de la structure de communication de l’organisation ».
Les produits trahissent la structure, les silos, la vision de l’organisation, du travail, la philosophie du management de l’entreprise qui la conçoit Autrement dit, toute organisation construit ses outils à son image.
Conway n’en tirait aucun jugement et se bornait à constater mais ce qu’il observait dans le développement logiciel vaut à peu près pour tout. pour tout : le produit, c’est la structure rendue visible. Le code est un miroir organisationnel, le process un aveu de culture.
En bref :
- La loi de Conway affirme que les systèmes conçus par une organisation reproduisent la structure de communication de celle-ci, rendant visibles ses silos, sa culture et son fonctionnement interne.
- Marshall McLuhan avait anticipé cette idée en soulignant que les outils façonnent leurs utilisateurs après avoir été façonnés par eux, établissant une boucle d’influence entre l’humain et la technologie.
- Aujourd’hui, les entreprises n’imaginent plus leurs outils ni leurs processus : elles adoptent des solutions conçues par d’autres, ce qui inverse la loi de Conway : ce sont désormais les organisations qui s’adaptent aux outils.
- Chaque outil véhicule une vision implicite du travail et façonne les comportements et les pratiques en imposant une certaine logique, souvent étrangère à la culture et aux spécificités de l’entreprise qui l’adopte.
- Pour retrouver leur autonomie, les organisations doivent repenser activement leur conception du travail et ne plus subir les outils comme des standards neutres mais comme des choix culturels et managériaux.
McLuhan avant Conway
Quatre ans plus tôt, en 1964, Marshall McLuhan avait déjà formulé la version philosophique de ce constat. « Nous façonnons nos outils, puis nos outils nous façonnent« . Ce n’était pas encore du management mais la logique était la même : le rapport à la technologie n’est jamais neutre.
En fait il expliquait que chaque outil est une extension d’un organe humain ou d’une de ses fonctionnalités et qu’à la fin on crée un outil pour faire mieux ou plus vite, il prolonge notre action, puis il finit par changer la façon dont on agit et pense.
Conway en donne la version industrielle : ce que McLuhan voyait entre l’homme et la machine, lui l’observe entre l’organisation et ses systèmes. Chez l’un comme chez l’autre, la forme du produit finit toujours par redessiner celle du producteur, comme dans un système en boucle.
Les entreprises ont cessé de concevoir leurs outils
Sauf qu’entre 1964 et aujourd’hui, quelque chose a changé. Dans l’équation de McLuhan comme dans celle de Conway il y avait un acteur central : le concepteur. Les outils étaient conçus par ceux qui allaient les utiliser, et les systèmes construits par les organisations qui allaient en vivre le fonctionnement.
Mais ce lien s’est rompu car les entreprises ne conçoivent plus leurs outils mais elles les achètent à d’autres dont c’est le métier de faire des outils pour les autres. Elles n’imaginent plus leurs processus mais installent un logiciel qui va les emmener dans une certaine logique voire une manière contrainte et, au final, l’organisation du travail n’est plus pensée en interne mais quasiment livrée clé en main (Manager, c’est designer et Comment le management a laissé les systèmes penser à sa place).
Elles croient s’équiper d’un point de vue technologique mais se font conditionner intellectuellement et managérialement.
La loi de Conway, dès lors, se renverse et ce ne sont plus les systèmes qui ressemblent à l’organisation mais ce sont les organisations qui finissent par ressembler aux systèmes qu’elles adoptent. Des systèmes n’ont pas été conçus pour elles et pour ce qui fait leur singularité (Efficacité contre singularité : le faux dilemme des opérations).
L’importation des philosophies de travail
Chaque outil véhicule une manière implicite de penser le travail. Ce n’est pas visible dans l’interface, mais dans les choix de conception : ce qu’on peut faire, ce qu’on ne peut pas, ce qui est simple, ce qui est compliqué, les workflows et configurations standards dont on ne peut parfois s’affranchir, quand c’est possible, qu’en payant davantage, parfois pour développement spécifique.
Par exemple n logiciel de gestion traduit une certaine idée du contrôle et de la hiérarchie, un outil collaboratif installe l’exigence de disponibilité permanente comme la norme dans le travail, et CRM, lui, enferme la relation client dans la logique du pipeline qu’il impose. Chaque outil ne se contente pas de servir un usage mais définit ce qu’il est pensable.
Quand une entreprise adopte un outil, elle adopte sans le savoir la philosophie de ceux qui l’ont conçu. Mais le fait est de ces concepteurs ne partagent ni son histoire, ni sa culture, si son identité ni sa logique métier car sont d’autres organisations qui sont nées autour d’une vision, qui ont leur culture ne serait-ce qu’en raison de leur origine géographique, avec leurs idée de la performance, de l’efficacité du management.
Au final on croit gagner en efficacité mais cela se fait souvent au prix d’une perte de cohérence.
La loi de Conway aujourd’hui
Conway disait que les organisations qui conçoivent des systèmes finissent toujours par créer des systèmes qui leur ressemblent mais aujourd’hui il faudrait dire que « Les organisations finissent par ressembler aux outils qu’elles utilisent, surtout quand elles n’ont pas participé à leur conception« .
Les outils façonnent les comportements, les comportements dictent l’organisation du travail qui devient indiscutable puisque « l’outil ne permet pas de faire autrement ».
Reprendre la main sur le design du travail
Le vrai sujet n’est donc pas technologique mais culturel et c’est plus une question d’intention que d’outil. McLuhan nous avait prévenus : nous devenons ce que nous fabriquons et Conway nous l’a rappelé : ce que nous fabriquons nous ressemble.
Le problème, aujourd’hui, c’est que nous ne fabriquons plus rien. Reprendre la main choisir délibérément les modes de travail, les manières d’opérer, le work design que l’on adopte en comprenant que chaque outil embarque une vision du monde, et que l’ignorer revient à la subir.
Les organisations ne sont pas condamnées à ressembler à leurs outils mais pour cela elles doivent cesser de les confondre avec des solutions.
Un outil n’est jamais neutre : c’est un acte de management déguisé en achat.
Conclusion
Être moderne, ce n’est pas suivre le rythme des outils mais c’est garder la maîtrise de ce qu’ils imposent. Une organisation qui ne conçoit plus sa structure et sa vision du travail et des opérations finit toujours par obéir à la logique de ceux qui les ont pensés à leur place. Et dans ce cas le manager ne devient plus qu’un intendant.
Pour répondre à vos questions…
En 1968, Melvin Conway observe que toute organisation conçoit des systèmes à son image. La structure d’un produit reflète la manière dont les équipes communiquent et collaborent. Sans jugement, il montre que la culture interne, les silos et la hiérarchie se traduisent directement dans les outils et processus développés.
Autrefois, les entreprises concevaient leurs outils mais aujourd’hui, elles les achètent. Résultat : ce ne sont plus les systèmes qui ressemblent à l’organisation, mais l’organisation qui s’adapte aux systèmes. Les logiciels imposent leurs logiques, leurs méthodes et leurs modèles de travail, influençant la culture sans qu’on s’en rende compte.
Chaque outil incarne une vision du travail : contrôle, hiérarchie, collaboration ou performance. Utiliser un logiciel, c’est adopter la philosophie de ceux qui l’ont conçu. Une entreprise qui ne choisit pas consciemment ses outils finit par penser et agir selon des valeurs qui ne sont pas les siennes.
McLuhan affirmait : « Nous façonnons nos outils, puis nos outils nous façonnent ». Conway applique ce principe aux organisations : leurs systèmes reflètent leur structure, puis la transforment. Tous deux montrent que la technologie influence autant qu’elle sert.
En considérant chaque choix technologique comme un acte de management. Il s’agit de définir d’abord sa vision du travail, puis de choisir les outils qui la servent. Une organisation moderne n’imite pas la logique de ses logiciels : elle reste maîtresse de ce qu’ils imposent.
Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)








