Transformation interne : un échec de design plus qu’un excès d’outils

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Chaque début d’année est marqué par la nouvelle édition de l’étude Lecko sur la transformation interne des organisations et cette année ne fait pas exception à la règle. Et comme l’an dernier, vu la richesse du document, je vais faire une série d’articles pour le traiter de manière exhaustive et je vais commencer, ici, par la dimension organisationnelle.

L’éditons 2026 (État de l’art 2026) ne décrit pas vraiment une crise d’adoption numérique mais, à mon sens, un échec de conception du travail. Les ne pointent ni un déficit technologique, ni une résistance au changement, mais une incapacité persistante des organisations à transformer les outils déployés en performance opérationnelle.

Le niveau d’équipement est élevé et 75 % des environnements numériques de travail reposent sur Microsoft 365. Outlook est utilisée par 77 % des salariés du privé et 76 % du public. L’équipement et la standardisation dont donc acquis et à ce stade, continuer à parler de transformation digitale comme d’un chantier d’outillage n’a plus de sens.

Pourtant, 60 % des utilisateurs déclarent recourir à des outils personnels pour travailler plus efficacement, un chiffre qui ne traduit pas une quelconque défiance mais montre que les environnements de travail en entreprise ne permettent pas de travailler efficacement en conditions réelles.

En bref :

  • L’étude Lecko 2026 met en lumière un échec de conception du travail plutôt qu’un problème d’adoption numérique ou technologique ; les outils sont présents mais inefficaces sans transformation organisationnelle.
  • Malgré un haut niveau d’équipement numérique, une majorité de salariés recourt à des outils personnels pour être efficaces, révélant un défaut de conception des environnements de travail.
  • Le bruit organisationnel, notamment l’excès de réunions, traduit une mauvaise conception du travail collectif, où les outils compensent un manque de clarté structurelle.
  • L’écart entre travail prescrit et travail réel alimente le phénomène de « work about work », amplifié par le numérique, qui occupe une part croissante du temps de travail sans générer de gains de productivité.
  • Les effets attendus de l’IA générative ne se matérialisent pas, en partie parce que les dirigeants, protégés des effets du bruit organisationnel, conçoivent les transformations à partir d’une vision déconnectée du travail réel.

Un défaut de design organisationnel

Les données relatives au bruit organisationnel sont sans ambiguïté. 40 % des salariés estiment qu’une réunion sur deux pourrait être réduite ou supprimée et, chez les cadres, 40 à 80 % du temps de travail est absorbé par les réunions. Des chiffres qui ne décrivent pas tant un problème de discipline individuelle mais une inflation structurelle des besoins en coordination.

Une organisation bien conçue est supposée réduire le besoin de coordination explicite alors qu’une organisation mal conçue le multiplie. Le bruit organisationnel mesuré par Lecko n’est pas un sous-produit accidentel du numérique mais le résidu mesurable de transformations internes mal abouties où les outils ont été déployés sans redéfinition explicite des règles de travail collectif (Outils collaboratifs en entreprise : de la confiture aux cochons ?).

Réunions, mails, chats et notifications jouent alors un rôle de compensation. Ils servent à pallier l’absence de clarté sur les priorités, les responsabilités les circuits de décision et plus le design du travail est flou, plus le bruit augmente.

Dernièrement je parlais avec une personne qui qualifiait son entreprise de « mature » dans la mesure où la multiplicité des outils de communication et de collaboration permettait aux gens d’échanger avec une grande facilité au moindre besoin. Au fil de notre discussion une évidence m’est apparue et je suis arrivé à la conclusion inverse : est ce que le besoin de sans cesses échanger pour demander des précisions, des validations ou se coordonner n’était pas, au contraire, une preuve d’immaturité ? Ou, dit autrement, est-ce que la maturité technologique n’était pas le corollaire d’une immaturité organisationnelle ?

Je vous laisse y réfléchir…

Travail prescrit, travail réel et explosion du work about work

L’un des apports majeurs de l’étude est de rendre visible l’écart entre la charge prescrite et la charge effective. Le travail prescrit, celui que décrivent les processus et les outils est optimisé, rationalisé, outillé alors que le travail réel, lui, absorbe la complexité résiduelle (La complication organisationnelle : irritant #1 de l’expérience employé).

Les chiffres sur l’hyperconnexion sont révélateurs et sont, malheureusement, dans la continuité de l’étude de l’année passée (Hyperconnexion en entreprise : le numérique devient un fardeau). 10 % des collaborateurs sont continuellement hyperconnectés et 75 % le sont certaines semaines. Chez les cadres, 40 % travaillent en débordement un jour sur deux. Un débordement qui n’est pas vécu comme une anomalie, mais comme un mal nécessaire pour « faire avancer les sujets ».

Ce temps supplémentaire n’est pas consacré au cœur du métier et est consommé par ce que l’on peut qualifier de work about work : coordination, suivi, relances, mises à jour, arbitrages informels. Autrement dit du travail rendu nécessaire par l’organisation elle-même pour faire rendre le « vrai » travail possible et dont d’autres études nous disent qu’il peut absorber jusqu’à 60% du temps (Le « work about work » : quand la réalité du travail consiste à faire fonctionner ce qui ne marche pas).

Le numérique n’a pas supprimé ce travail périphérique. Il l’a juste rendu plus rapide, plus diffus et plus envahissant voire plus nécessaire et moins efficace qu’avant (Collaboration : une promesse technologique qui tourne à vide (et ça va empirer)). Le multitâche en réunion, la fragmentation de l’attention et la compression des temps de travail profond en sont les manifestations concrètes que nous vivons tous.

Où est passée la valeur de la transformation interne ?

Une question s’impose à la lecture des chiffres : où sont les gains de productivité ?
L’étude montre que l’introduction de l’IA générative, notamment via Copilot, ne produit aucun effet mesurable sur les rythmes de travail. Le volume d’échanges ne baisse pas le travail en débordement ne recule pas et les promesses de gain de temps restent théoriques. Toutes les études du moment nous le disent et Lecko ne fait que le confirmer (Adoption et impact de l’IA : enseignements (et limites) des dernières études McKinsey et BCG).

Lecko distingue trois types de tâches : confort, renfort et substitution. Seules les tâches de substitution libèrent réellement du temps et elles restent marginales dans les usages observés. En pratique, l’IA améliore la qualité perçue ou le confort, mais ne réduit pas la charge organisationnelle.

La transformation interne a donc bien créé de la valeur technique mais cette valeur n’est ni captée par les collaborateurs sous forme de temps libéré, ni par l’organisation sous forme de performance accrue. Elle est absorbée par la complexité organisationnelle, la coordination conçue, et par la structure elle-même (Connaissez vous la technostructure qui dévore tous vos efforts d’amélioration ?).

Un management structurellement protégé du bruit qu’il produit

L’étude introduit la notion de réfraction managériale. Les dirigeants et top managers disposent de « coupe-files » organisationnels. Leurs sujets passent en priorité, le bruit qui leur parvient est filtré et leur perception de l’effort réel nécessaire au travail est donc mécaniquement biaisée.

Ce point est essentiel. Il ne s’agit pas de mettre en cause les intentions managériales, mais de constater un fait structurel qui fait que ceux qui pilotent la transformation interne ne subissent plus directement ses effets. Ils évaluent la charge, l’impact et conçoivent la transformation à partir du travail prescrit, pas du travail réel.

C’est ainsi que se creuse l’écart entre ambitions stratégiques et capacité opérationnelle. Les chiffres de débordement, de saturation et de fatigue ne sont pas ignorés par cynisme, mais parce qu’ils restent largement invisibles à ceux qui conçoivent le cadre de travail.

Conclusion

Les chiffres de l’étude Lecko 2026 ne racontent pas une transformation numérique inachevée mais celle d’une transformation organisationnelle évitée. Tant que le design du travail, la place du work about work, la capture de valeur et la perception managériale resteront hors du champ de pilotage, les outils continueront d’optimiser le bruit plus que la performance.

Pour répondre à vos questions….

Pourquoi l’étude Lecko 2026 ne parle-t-elle pas d’une crise du numérique ?

Parce que les outils sont déjà massivement déployés et utilisés. L’étude montre que le problème n’est ni technologique ni lié à l’adoption, mais organisationnel. Les entreprises disposent des bons outils, sans avoir repensé le travail. Résultat : le numérique n’améliore pas la performance, il compense des règles floues, des responsabilités mal définies et une coordination excessive.

Pourquoi les salariés utilisent-ils encore des outils personnels ?

Le recours aux outils personnels traduit un besoin d’efficacité, pas une défiance. Les environnements officiels sont conçus pour le travail prescrit, pas pour le travail réel. Face aux contraintes quotidiennes, les salariés contournent les outils pour s’adapter. Cela révèle un décalage entre la réalité du travail et la façon dont l’organisation l’a conçu.

En quoi les réunions sont-elles un symptôme du problème ?

La multiplication des réunions reflète un défaut de conception du travail. Quand les priorités, décisions et responsabilités sont floues, la coordination explose. Réunions, mails et messages servent alors à compenser ce manque de clarté. Ce n’est pas un problème de discipline individuelle, mais une conséquence directe d’un design organisationnel inefficace.

Qu’est-ce que le « work about work » mis en évidence par l’étude ?

Le « work about work » regroupe toutes les tâches de coordination, de suivi et de relance nécessaires pour que le travail avance. Il occupe une part croissante du temps car l’organisation transfère sa complexité sur les salariés. Le numérique n’a pas supprimé ce travail, il l’a rendu plus rapide, plus diffus et plus envahissant.

Pourquoi l’IA ne génère-t-elle pas de gains de productivité visibles ?

Selon l’étude, l’IA améliore surtout le confort ou la qualité perçue, sans réduire la charge globale. Les usages réellement substitutifs restent marginaux. Faute de transformation organisationnelle, le temps potentiellement gagné est absorbé par la complexité existante. Sans repenser le travail, l’IA optimise le bruit plus que la performance.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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